Je reviens de loin. Le jeune homme de trente cinq ans est père de famille. En 1982, il avait onze ans. Pas un cheveu surla tête. il m'adorais. Il riait quand je faisais semblant de le prendre pour une fille. C'est son père qui m'a appris à le taquiner. Mohamed est maintenant un jeune homme comme les autres.
Nous sommes en 2006. Je suis plus âgé. Je me suis fait une nouvelle amie. Elle m'attendait depuis le mois de Ramadan. C'est encore Laïd chez nous. Manel. Elle me rappelle Manel Kaddache. Ma Manel n'a que quatre ans et demi. Elle attendait Astrella, aussi. Non, Manel, je suis seul. Astrella est très occupée. Elle coud sa robe blanche.
<<Ammi, je veux une photo dans le patio!
<<Une autre avec maman!
<<Une autre avec Tata!
<<Tata, je veux t'embrasser.
<<Tonton, arrête la voiture. Vas m'acheter des bonbons.
Ouallah, la petite fille ne m'a jamais vu auparavant. Jamais. J'ai de la chance. On m'aime dès le premier coup. Mais parfois ça rate. Enfin, ça ne m'est arrivé qu'une fois dans ma vie. On m'a jeté comme on jette aux chiens un cadavre en pâture. Je n'en suis pas mort. Je n'en sors que renforcé.
Manel parle beaucoup et bien. Comme une grande. Pourquoi? Un long séjour à l'hôpital. Elle y séjourne encore. Depuis près d'une année qu'elle suit un traitement de choc.
Elle st atteinte d'un cancer du sang. Un cancer qui a tué un de mes amis. Un ami que je ne connaisais pas. Oui, je ne soupçonnais même pas son existence. Nos chemins ne se sont pas croisés, au hasard de mon vagabondage dns cette vie ci-bas. Allah en a voulu ainsi. C'est mon droit de faire d'un mort, mon ami. Je l'aime. Je l'aurai peut-être sauvé. Il a été assassiné par la négligence humaine. Tout le monde l'a pleuré. C'est du passé. Moi, je le pleure encore. Il m'a laissé une lettre que je lis chaque matin.
Manel! Inchallah, il ne t'aura pas le "weld el h'ram". J'ai prié Allah et j'ai pris mes armes. Ma foi et ma persévérance. Je salue la foi, le courage et le sens du sacrifice de ta mère.
J'ai passé toute la journée avec Manel. Je lui ai fait oublié la chimiothérapie et la transfusion sanguine. Je lui ai fait oublié les difficultés respiratoires et les hémorragies gastriques. Les douleurs atroces. L'absence de maman. Les piqûres des seringues. Les blouses blanches. Les cheveux qui tombent.
Mais elle n'oubliera jamais ses copines. Moins âgées qu'elle de quelques mois. Elle jouait avec elles. Elles ne sont plus de ce monde. Je les ai vues sur une photo. La photo, je l'ai. Trois petites créatures . Très mignonnes. Je ne peux pas la publier. Il me faut l'aval de leurs parents que je ne connais pas. On voit sur la photo qu'elles se prennent pour de grandes dames. Elles posent comme posent les mannequins ou les actrices. Pourquoi jouent-elles aux grandes? Mon enquête a révélé que les infirmières sont si attachantes et si gentilles qu'elles font passer ces petits anges pour des amies et se disent et racontent tout.
<<Tonton, ne m'embrasse plus!
Je sais, ma petite. Il n'y a plus de photos à faire.
Manel, tu as posé comme tu l'as voulu. Maintenant, laisse-moi m'en aller. Je reviendrai. Juré, promis.

Des gens humbles et modestes que n'épargne pas le monstre qui a emporté mon ami.

Manel sait qu'elle vaincra le monstre et apprend à dompter les hommes.