Vendredi 10 Novembre 2006

Je vais profiter de cette  estrade pour vous faire quelques confidences. Avec mon caractère d'indécis, j'ai toujours juré de faire ou telle chose, ou agir de telle ou telle façon et de me rétracter quelques instants plus tard.   Impossible de concilier le coeur et la raison. Mon coeur a ses raisons que la raison ignore, comme on dit. Je suis comme beaucoup d'entre vous. A une diférence près que je fais  feu de tout bois et  la sagesse  dans tout çà, c'est que mon feu ne dure qu'une nuit. Le lendemain, c'est un autre feu que j'allume. Mais...

Astrella, tu n'es pas un feu de bois. Tu es un feu céleste. Une lumière. Un ange. Une étoile. Une poésie.  Voilà, j'ai failli à ta règle et j'écris sur toi. J'habiterai ta mémoire jusqu'à la nuit des temps. Je suis vieux et tu es jeune. Jusqu'à mon dernier souffle,  il n'y aura que toi. Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il gèle, je serai toujours là à crier que tu es mon cinquième enfant.  Oui, ma fille.  Tata vient de me l'apprendre. Vous étiez  convenues de faire l'impossible pour t'enlever de ma mémoire. J'en ris! J'en ris aux éclats et à gorge déployée. J'étouffe de rire et ne pourrais m'empêcher d'écrire sans en rire. Ma machine est déjà grippée. Vieille carcasse que je suis. Vous ne m'aurez pas aussi facilement. Ah, les femmes!

Je pourrais disserter  longtemps sur ta petite âme. J'ai la preuve formelle de ta bonté. Ta bonté naturelle. La bonté de ton coeur. Enfin de la bonté d'assister dans le besoin. N'importe qui! <<Soyez gentille, madame, la santé de votre fils passe avant tout! Il n'est point question d'argent.>>  Et ce n'était que ce bougre qui ne savait que faire. Le rustre.  Le têtu. L'attardé. Chef. Ammou. Tonton. Mahboul. Vagabond. Monsieur. M'siou. Hééé. J'avais honte de moi. Mais Amina existe bel et bien. C'est ma nièce. Enfin, ma nièce, c'est elle qui le dit.

Que de fois, tu m'as grondé. Conflit de générations. J'ai un moule à part.

<<Rien à faire. Tu es  tordu,  Tonton.>>

Ammou comprend toujours le contraire et tu riais aux éclats. Tu me traitais comme un garçon de ton âge, un vieux, un père, une mère, un frère, une soeur. Tu parles comme mon oncle. Tu parles comme ma mère. Et moi je gardais mon  rôle de "vieille carcasse". Tu as vu comment s'écrit "carcasse", Sousana? Je m'excuse, si je me répète comme une mamie. Une Adjouza.

<<Ammou, raconte-moi quelque chose!

- Mais ne déprime pas, mon ange!

- Du tout!

- Voilà. Un jour...

Et mes histoires commençaient toujours par " voilà" et  "un jour". Elle adorait ces deux mots. Dépaysement et détente garantis. D'autres lieux, d'autres paysages,  d'autres gens et surtout le même conteur. Rien que pour elle et rien que chez elle.

Et toute la nuit, je te faisais rêver. Je me fâchais tellement quand tu refusais de te mettre au lit. Tout comme Justine, d'ailleurs. << Oui, chef!>>, mais ne dort pas.

 Toi, rebelle  et  têtue:    <<Non et non. Raconte. >>

<< J'ai dit, au lit! Il est trois heures du matin.

- Rien qu'une autre, Tonton. Je suis de repos demain.

- Que fait ta soeur?

- Elle dort.

- Fais comme elle. Dors. Assez pour aujourd'hui.

- Ne m'adesse  plus la parole.

- Ah, non! Voilà. Un jour...

Et certaines fois, soyons honnêtes:

- Tu veux une histoire, ma fille?

- Ouiiiiiiiiiiiiiiiiii!! Hamdoulaaaaah! Merci, Tonton.

A la fin, ses impressions. J'aime tel personnage. Je hais tel personnage. Belle histoire.

Que des belles histoires. Rien que pour toi.

Et le jour, Tonton ne lui échappe pas.

- Tonton, je me nourris de mon labeur. Je me nourris de ce que je récolte à la sueur de mon front. Pas une minute  volée à mon boss.

- Oui, ma fille, tu as raison. Tu es honnête. Je suis passé par là. Je te laisse travailler.

Et des fois.

- Je me reposes,Tonton. J'ai terminé mon travail.

- Et moi, ma fille, j'ai quelque chose d'important à faire.

- Plus importante que moi?

- Non! Ne dis jamais ça!

- Alors, tu restes.

- Mais...

- J'ai dit, tu restes.

Et j'obéis. J'ai peur de la froisser. Ma fille. Une âme sensible et fragile.

D'autres fois.

- Quelqu'un de mon entourage me demande. Il a besoin de moi.

- Moi, aussi, je fais partie de  ton entourage. Reste.

Et je reste. La peur de la déprime. Je n'ai aucune confiance en ton sourire. Tu n'es qu'une enfant. Tu changes comme change  le vent. Toutes les saisons dans tes beaux yeux bridés en une journée. Larmes et sourires. Ou plutôt sourires et larmes. Tu es la gaieté personnifiée. La bonne humeur et la joie de vivre. Mais toujours avec le "sourire perdu". Quel dommage et quel  gachis.  Allez-y comprendre quelque chose à la vie. Moi, j'ai compris et merci, Astrella.

Des années que je fais la sieste. Perdue, ma sieste. Perdus les pique-niques. Les séjours  en bord de mer.

<<Ammou, tu as fait deux fautes d'orthographe.

- Ah bon?

- Non, des fautes d'inattention. Je sais que tu écrivais vite. Alors, corrige là et là.

Tu mentais. Tu savais que j'écrivais doucement et que je relisais.

Tu me respectais même dans mes fautes de grammaire. Sacré vieux. Elle t'aimait tant.

Astrella, c'est presque l'heure de la prière de l'aube. El fadjr. Je dois faire ma prière, lire un peu de Coran et dormir un petit chouia, comme tu dis. Et bien sûr tes deux rakâates et celles de mon fils Amine. Qu'Allah te protège, toi et ta famille.

 

Une fillette de notre Algérie profonde. (Exclusivité le Vagabond du Monde)

publié par LE VAGABOND. dans: VIVENT LES VAGABONDS.

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Quand le dernier arbre sera abattu, quand la dernière rivière sera empoisonnée, quand le dernier poisson sera pêché; alors, l'homme s'apercevra que l'argent  ne se mange pas. Géronimo (1819-1909).

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